Ronald de Sousa, L'amour - une trčs brčve introduction

Extrait

Extrait de Ronald de Sousa, L'amour – une très brève introduction

(© 2016 éditions markus haller, traduit de l'anglais par Patrick Hersant)

 

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Mystères


L’amour est la perception aiguë de l’impossibilité de posséder.
Arnold Pernes

L’amour est en réalité une chose très ordinaire ; il n’a rien de cosmique, ne résout nullement les problèmes de l’existence et s’avère parfois calamiteux.

Robert C. Solomon

L’amour peut rendre fou. On peut aussi mourir d’amour, et même tuer par amour. Plutôt rares dans la vie courante, il est vrai, de telles extrémités semblent presque banales au théâtre ou à l’opéra. Tout lecteur ou spectateur d’une tragédie s’attend à les trouver et semble les comprendre : on s’identifie volontiers au héros transi d’amour. Vous-même, cher lecteur, avez peut-être connu cette douce folie, ressenti l’exaltation d’un amour partagé, éprouvé l’angoisse — et la secrète vanité — d’un amour à sens unique. Poètes, musiciens, peintres et philosophes y puisent souvent l’inspiration — pour le meilleur et pour le pire. Ils s’efforcent alors de traduire l’intensité d’un sentiment capable de bouleverser toute une vie ; or, quand on cherche à le décrire, celui-ci perd sa belle vigueur pour sombrer dans la banalité.


Si les caprices de l’amour échappent bien souvent à notre compréhension, force est de constater qu’ils ne sont plus l’apanage des seuls poètes, romanciers, philosophes et autres compositeurs : depuis peu, biologistes et neurologues ont à leur tour pris l’amour pour objet et promettent d’en percer les mystères. Y parviendront-ils ? Sauront-ils enfin trouver la formule magique capable de sceller — ou de défaire — nos liens amoureux ? Quant à savoir si la chose est possible, et du reste souhaitable, c’est ce que nous tenterons de déterminer, entre autres, dans le présent ouvrage.


On connaît la chanson : les histoires d’amour finissent mal… en général. Les plus belles se concluent souvent par la mort de leurs protagonistes. Les plus légères, celles qu’illustrent au cinéma les comédies romantiques, se concluent par un mariage. Mais, si l’on admet généralement que le mariage est un heureux dénouement, cela revient à dire qu’il est une fin — c’est-à-dire une mort. Non pas la mort des amants, ni même de leur amour, mais celle d’une histoire d’amour. Fort heureusement, de nombreuses unions apportent la preuve que l’amour et l’histoire d’amour peuvent bel et bien survivre au mariage ; mais il faut alors compter avec la mort, la vraie, qui finit toujours par nous séparer. En fin de compte, donc, toutes les histoires d’amour sont des histoires tristes. Mais, en attendant l’inévitable conclusion, quelle immense joie elles nous auront apportée ! Leur évanescence même ne fait qu’ajouter à leur charme doux-amer. Pour citer le poète Andrew Marvell : « Lors, faute d’arrêter notre soleil, / Nous le forcerons ensemble à courir. »


Qu’est-ce donc que l’amour ? Il ne sera pas question ici de passer en revue les divers usages de ce terme. Le dictionnaire des synonymes en propose des dizaines d’équivalents plus ou moins exacts. Chacun d’eux comporte sa nuance, et certains sont presque des antonymes. L’affection n’est pas la vénération ; l’inclination n’est pas l’engouement ; l’attachement peut procéder de la passion, mais aussi d’une simple toquade. Des termes grecs plus savants permettent de distinguer entre diverses variétés d’amour, dont trois ne s’accompagnent d’aucun désir sexuel. La philia est ainsi l’amitié. La storgè, c’est un souci de l’être qui en fait l’objet, de ses intérêts et de son bien-être — un peu comme l’affection bienveillante que nous avons pour notre famille ou pour nos proches. Mais la storgè n’est pas incompatible avec le désir sexuel, à l’inverse de l’agapê, cet amour du prochain ou « charité » qui est une sorte de storgè universelle et asexuée.


Les vertus de l’agapê sont décrites dans l’une des épîtres de Paul aux Corinthiens : « La charité est patiente, elle est pleine de bonté ; la charité n’est point envieuse ; la charité ne se vante point, elle ne s’enfle point d’orgueil, elle ne fait rien de malhonnête, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s’irrite point, elle ne soupçonne point le mal […] ; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. » Autant de qualités que l’on aimerait retrouver dans toutes les formes de relations humaines. C’est précisément pourquoi il manque à l’agapê deux caractéristiques évidentes de l’amour tel qu’il est communément perçu.


D’abord, l’amour consiste essentiellement à singulariser une personne (ou quelques personnes au maximum) que l’on juge irremplaçable. L’être aimé a dans notre vie une place qu’il est seul à pouvoir occuper. Or l’agapê nous invite à aimer notre prochain sans exclure personne. Ensuite, l’injonction « aimez vous les uns les autres » suppose que l’on soit maître de ce sentiment. Or l’amour — ou le désamour — échappent précisément à notre volonté.


C’est un quatrième terme grec, l’éros, qui traduit le mieux le sujet de ce livre. On l’associe généralement à une intense attirance sexuelle. C’est bien l’éros, et non l’agapê, la storgè ou même la philia, qui a inspiré plus de poèmes, d’œuvres musicales et de tableaux (sans parler des crimes) qu’aucun autre sentiment. Pour désigner l’éros sous sa forme romantique le plus extrême, obsessionnelle, angoissée et passionnée, j’emprunterai un terme créé par la psychologue américaine Dorothy Tennov, la limerence. Ce concept n’est certes pas d’usage courant, mais il s’avère utile de réserver un mot spécial à ce que George Bernard Shaw appelait « la plus violente, la plus insensée, la plus fallacieuse et la plus fugace des passions ». L’amour érotique ne se réduit pas à la limerence, loin s’en faut, mais celle-ci recouvre une part essentielle de ce que nous appelons l’amour.


Contrairement à ce que l’on pense généralement, l’amour n’est pas une émotion. Certes, sa seule évocation suscite des sentiments délicieux et tendres. Le sentiment amoureux est bien une émotion, mais l’amour érotique ne saurait s’y réduire. Selon les circonstances — en fonction de la nature précise de votre histoire —, l’amour se manifestera sous les formes les plus diverses : tristesse, peur, culpabilité, regret, amertume, chagrin, mépris, humiliation, euphorie, abattement, angoisse, dégoût, jalousie ou rage meurtrière. Il semble plus pertinent d’envisager l’amour comme un état d’esprit modelant et régissant nos pensées, nos désirs, nos émotions et nos comportements, qui tous reflètent l’importance qu’a pour nous l’être aimé. Tel une sorte de prisme, il affecte toutes sortes d’expériences, même celles qui n’impliquent pas directement l’être aimé. À cet état particulier, je donnerai le nom de syndrome : ce n’est pas un sentiment, mais une structure complexe de pensées, de comportements et d’émotions possibles qui tendent à fonctionner de concert. Et si ce terme évoque aussi un désordre susceptible d’être soigné, une telle connotation n’est pas toujours sans pertinence. Ne dit-on pas de deux amoureux, surtout au stade de la limerence, qu’ils sont fous d’amour ?


La perspective de ce petit livre est celle d’un philosophe. La philosophie aime les paradoxes, et l’amour en comporte plus d’un. Chacun admettra volontiers qu’il nous laisse bien souvent perplexes. L’amour est généreux, et il est égoïste. Il suscite la bonté, mais aussi la cruauté. On le dit capricieux, il se veut éternel. Il nous emmène au paradis et nous ouvre l’enfer. L’amour, c’est la guerre. Il nous fait éprouver le divin, et il justifie le plus horrible des crimes. Pour certains, Dieu est amour — l’un et l’autre, il est vrai, ont beaucoup de comptes à rendre en la matière. Le commerce avec le divin ne va pas sans péril, fût-ce pour de simples observateurs. Commençons donc par examiner certains des paradoxes que soulèvent nos idées reçues à propos de l’amour.

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